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 La trilogie noire 3: La proie du Déodande

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Marhalt
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PostSubject: épisode 51   Sat 8 Feb 2014 - 10:43

Boitant de concert, Rôdeur et Belouis descendent la rue de la taverne du dragon noir. Ils se dirigent vers la cathédrale de Camelot. Faisant fi de toutes les récriminations de Leouan, le demi-ogre a quitté l’abri du lazaret. Il est décidé à repartir au plus vite pour Cardiff. Non sans avoir auparavant éclairci certaines questions qu’il se pose. Il se sent comme une nouille sans son armure. Les vêtements civils qu’il porte et sa démarche claudicante masquent son identité. Qui reconnaîtrait dans ce paysan accompagné de son chien boiteux, le fier capitaine demi-ogre de la bataille des rois ? Rôdeur se tourne plusieurs fois en grondant. Belouis a appris à se fier au flair du chasseur. Mais rien dans la rue ne semble représenter une menace. C’est le jour, il y a de nombreux témoins. Les hommes d’armes ne sont pas rares à battre le pavé. Il prend le chien dans ses bras. Rôdeur rechigne mais ne peut se soustraire au géant.
- Vient mon petit gars, le jour est notre abri. Nul n’osera s’en prendre à nous.
Il caresse l’animal pour le remercier de sa vigilance. Comment cette bête a-t-elle pu le retrouver ?
Pourquoi est-il seul sans Chouinot et Kal ?
- Si tu pouvais parler !
Rôdeur approuve d’un gazouillis rauque et condescendant.
L’enceinte de la cathédrale accueille un cimetière, les bâtiments épiscopaux et même des cellules monastiques. On prétend qu’elles ont parfois servi de geôles. C’est ce que dit Timéo le ménestrel, grand tourmenteur de moniales. Que ne ferait cette linotte pour le baiser d’une belle. Belouis imagine parfaitement son ami suspendu d’une main aux gargouilles et déclamant une poésie de son cru à une pauvre recluse.
Dans la demie pénombre de la cathédrale Belouis est accueilli à voix basse par des moines obséquieux et un brin distants. Ils tentent de le décourager de voir l’évêque très occupé.
- Je suis le capitaine Belouis, je repars sous peu en Cornouailles. Je dois voir son excellence avant mon départ. C’est une affaire relevant de la nomination du conseiller demi-ogre au conseil de succession du roy.
Belouis se gonfle de toute l’importance qu’il peut afficher pour impressionner ces courtisans en bure. En rien impressionnés, les moines semblent habitués aux quémandeurs se réclamant de toute autorité morale ou séculaire. Constatant que le géant ne quittera pas les lieux, ils lui assurent de faire diligence et l’enjoignent à patienter sur un banc dans le jardin du cloître attenant. Les religieux sont plus soucieux de voir le quadrupède errer ailleurs que dans la nef. Résigné Belouis se prépare à se morfondre sur son banc. Quarts, demies, et heures s’égrènent dans le clocher. Rôdeur collectionne les caresses des nombreux visiteurs du cloître. Une jeune fille laïque portant de précieuse reliures s’assoit prés de Belouis.
- Il est à vous ?
- Il veut bien m’accompagner. J’attends mon tour d’être reçu par l’évêque Kustan.
La jeune highlander le dévisage avec compassion.
- L’évêque ne reçoit plus aujourd’hui ne vous en a-t-on pas informé ?
Belouis gronde intérieurement. La peste soit des carriéristes en bure. Il lui répond poliment.
- On m’a demandé d’attendre ici. Je suis le capitaine Belouis.
- On s’est débarrassé de vous à peu de frais.
La moutarde monte au nez du demi-ogre. La jeune fille le devine et le désarme d’un grand sourire.
- Son excellence doit bientôt aller manger. Ne bougez pas, je vais voir ce que je peux faire.
Elle lui colle sa pile de grimoires dans les bras et le laisse ruminer sur son banc. Rôdeur boitille sur les talons de la bibliothécaire.

L’évêque Kustan est d’origine romaine, peu le savent. Il s’appelait Custanius avant d’être nommé évêque et de prendre le nom de Kustan. Il parle presque toutes les langues albionaise sans accent et fait figure d’érudit sur de nombreux sujets. Il connaissait personnellement Yodalaï ainsi que sa grand-mère. Belouis s’incline devant le prélat et lui baise la bague, insigne de sa fonction. Son passé de grand voyageur et son implication dans la vie du royaume lui valent le respect de tous. Sa connaissance des différentes cultures et personnalités du royaume ont souvent permis de régler des conflits dans la douceur. Pas autant de fois qu’il l’aurait souhaité. Sa bonne volonté n’a jamais été mise en défaut. Kustan s’assied auprès du demi-ogre.
- Pardonne-moi cette attente.
- Ce n’est pas à vous de me demander pardon.
- L’enfer est pavé de bonnes intentions. Mes collaborateurs sont parfois trop protecteurs.
- Ou trop soucieux de leurs prérogatives. Sans cette gentille jeune fille, je doute que j’eusse pu vous rencontrer.
- Les voies du seigneur sont impénétrables. Il y a quelques mois cette jeune demoiselle était accusée d’avoir volé et même abîmé de précieux grimoires à l’abbaye de Vetusta. Maintenant, Shonee est innocentée, elle travaille à la bibliothèque.
L’affaire revient en mémoire de Belouis. Elle lui rappelle un nom en relation avec ses propres interrogations.
- L’accusatrice n’était-elle pas Friega Van Rijsel ?
C’est la paladine qu’il a vu à Cardiff. Cela va lui permettre rebondir dans la conversation.
- Oui, et c’est Gaumont Campbell qui a dénoué cet imbroglio. La petite a été innocentée.
- J’étais il y a peu à Cardiff pour les obsèques de Yodalaï. J’y ai croisé cette dame.
Le visage de l’évêque s’assombrit.
- Le chaman blanc était une personne d’une grande qualité. Il aurait mérité son siège au conseil. Je m’étonne sincèrement que Dame Friega éprouve quelque intérêt pour le demi-peuple. Je suis encore bouleversé de sa disparition, mon grand âge m’interdit de voyager dorénavant. Sinon je lui aurais rendu les derniers hommages.
- Pour quelle raison pensez-vous qu’elle était à Cardiff ?
- Je ne me permettrais pas de lancer des rumeurs sur un sujet aussi grave. Friega Van Rijsel n’a pas l’habitude de se déplacer sans raisons. C’est la seule chose que je puis dire.
Belouis comprend la réserve de Kustan. L’église d’Albion n’est pas unie. Elle regroupe différentes factions, différents courant de pensées religieuses ou politiques. Pouvoir contrôler le choix d’un nouveau souverain en orientant le vote du conseil de succession est un pouvoir immense et convoité. De là à penser qu’on a assassiné Yodalaï pour lui voler sa voix. Il n’y a qu’un pas que n’ose franchir officiellement l’évêque. Cela n’explique pas le rôle du déodande ni l’attitude de Kal.
- Monseigneur, je sais que vous avez écrit sur la culture et la religion du demi-peuple. Nous sommes peu aujourd’hui à avoir connu des transitions de blancs ou de noirs. Le savoir de Yodalaï a disparu. La noire doit-être morte depuis longtemps. Les anciens sont apeurés de la situation trouble et ne m’apportent pas d’explications satisfaisantes. Quel est votre avis sur la question ?
Kustan se recueille avant de répondre. Il semble réfléchir pour bien peser ses mots.
- J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Yodalaï de ces sujets. Je n’ai pas pu vérifier tous ses dires, mais je peux te confier ce qu’il m’a dit.
- C’est pour cela que je souhaitais vous interroger.
- Les ogres et les demi-ogres partagent la même religion et la même culture. Les fils bâtards du peuple et des avaloniens, issus d’unions contre nature furent rejetés par leurs parents avaloniens. Dans la forêt, nombreux furent arrachés à leur mère et dévorés. Mais l’amour maternel est puissant. Certains métis grandirent et devinrent adultes. Accueillir un bébé dans la tribu est une chose. Trouver une place pour un guerrier métis en est une autre. Ils étaient relégués au ban de la société ogre. Les demi-ogres se regroupèrent, se marièrent, fondèrent leurs propres familles et leurs propres tribus. Ils eurent leurs propres blancs et noirs. Certains Albionais associent la divinité noire à Arawn, le dieu nécrite des enfers, et la blanche à Doula, la déesse mère.
- Mais c’est plus compliqué. Orandoula n’est qu’un. Il est l’équilibre.
- Il ou elle, est l’équilibre. C’est pour ça que tu as tort en croyant que la noire est morte. Il n’y a jamais de vide.
- Elle a disparu ! Personne depuis la guerre de la noire n’en a entendu parler.
- La noire est là. Il y a toujours une noire. Il y a toujours un blanc.
- Yodalaï est mort !
- Il n’y a jamais de vide.
La perspective du retour d’une noire revancharde offre de nouvelles sombres perspectives à Belouis. Serait-ce une guerre de la noire ? Qui peut-être cette noire ? Qui peut-être le blanc ?

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Marhalt
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PostSubject: épisode 52   Sun 9 Feb 2014 - 11:04

Belouis semble prendre conscience d’un fait.
- Toloméo et le conseil m’ont envoyé trouver un formateur pour Kal.
- C’était l’apprenti de Yodalaï ?
- L’apprentie. Je devais lui trouver un formateur pour lui succéder.
- Yodalaï mort, un blanc lui a succédé d’office.
- Qui ?
- C’est lui que le conseil aurait dû t’envoyer découvrir, non un hypothétique formateur. On peut former un chaman, pas un blanc. On est blanc, ou on ne l’est pas.
- Ils m’ont envoyé dans une impasse ?
- Sciemment ou pas, oui. Qui a connaissance de ces choses de nos jours ?
- Kal semblait sincère en me suivant. Elle ne devait pas être au courant de cela.
- Qu’est-elle devenue ?
- Disparue après un incident avec ma grand-mère. Sans s’être vues, c’est comme si elles se détestaient déjà.
- C’est étrange.
- Ensuite j’ai été agressé et je ne l’ai pas encore retrouvée. Comment devient-on blanc ?
- D’après Yodalaï on peut former son successeur. Mais ils doivent se reconnaître pour maître et élève. Il doit y avoir une sorte de révélation. Lui-même a été révélé par le blanc Rogart.
- Alors Kal ?
- C’est un secret entre lui et Yodalaï.
- Cette jeune fille est pleine de mystère.
- Le mystère de son sexe est un secret de plus entre eux.
- Si elle n’est pas la blanche. Yodalaï se serait fourvoyé à son sujet ?
- J’aimerais t’aider plus et non soulever davantage de questions. Ce n’est pas la seule façon de devenir blanc. Entre autre, Yodalaï m’a dit qu’on pouvait se révéler à soi-même . C’est ce qui est arrivé pour les premiers blancs et noirs du demi-peuple.
- Un blanc inconnu pourrait marcher parmi nous sans que nous le sachions ?
- C’est une possibilité. Il en existe une dernière. Tuer de ses mains un blanc ou un noir peut provoquer la révélation.
Le vieil évêque baisse les yeux en silence. Belouis encaisse le choc de cette information et toutes ses implications.
- On aurait assassiné Yodalaï pour lui voler ses pouvoirs, son statut ?
Belouis plonge dans un abîme de perplexité. La piste rédemptrice, la piste du conseil de succession, puis maintenant la piste chamanique, comment séparer le bon grain de l’ivraie ? Le laissant à ses pensées, Kustan caresse le chien borgne et boiteux.
- Toi aussi mon pauvre petit ami, tu n’as pas été épargné par la vie.
Opportunément et en toute ignorance, l’évêque ramène les pensées de Belouis vers le dernier sujet qu’il souhaitait aborder .
- Cette bête est peut-être l’unique rescapé d’une meute de chiens de chasses lancée à la poursuite du déodande. Nous l’avons trouvé non loin des lieux du drame.
- J’ai lu le rapport d’Aedyth. Le jour où le chef Kang a été assassiné.
Belouis n’ignore pas que son amie hérétique travaille pour Kustan.
- Que pouvez-vous me dire sur le déodande ?
- Légendes et rumeurs. C’est ce que risque de devenir un être non baptisé. C’est un esprit tourmenté, une personne qui a été cruellement éprouvée, et que la foi n’a pu protéger.
- Est-ce un être vivant ?
La nuance semble importante à celui qui risque de le rencontrer.
- Peut-être.
- Pourrait-ce être l’esprit d’un ou d’une noire défunte ?
- Je ne le sais pas.
- Je l’ai vu en songe. Il m’arrive parfois de recevoir la visite d’esprits.
- Je sais, on t’appelle celui qui marche avec les esprits.
- Dans ces moments, je ne sais distinguer le réel du monde des esprits. Dans ce songe il me réclamait son enfant perdu et me sauvait de la destruction de Camelot.
- Tu ne l’as pas vu comme un danger.
- Non et je crois que les morts que je lui attribue sont des vengeances ou des punitions suite à l’assassinat de Yodalaï.
- Des exécutions ?
- Oui.
- Tu lui fais confiance ?
- Je n’irais pas jusque-là, disons que je pense avoir saisi ses actes. Il est bien aisé de lui faire endosser le mauvais rôle quand on cherche à maquiller sa propre implication.
- Que comptes-tu faire ?
- Retrouver Kal. Parler à ma grand-mère. Rentrer à Cardiff. Retrouver le blanc.
- Tu as du pain sur la planche.
- Et de nombreux jours de retard.
- La situation se dégrade, les rédempteurs font des raids en forêt de Campacorentin, accusant les demi-ogres de tous les maux.
- Ils profitent de mon départ pour semer le chaos et influer sur l’élection d’un nouveau chef.
- Tu auras besoin de tous les alliés possibles. N’hésite pas à faire appel à Aedyth, c’est mon agent sur place. La stabilité du royaume est mon souci constant.
- Merci monseigneur.

Belouis prend congé en boitant du vieil évêque. Il retrouve le pavage de la rue et la foule des badauds. Rôdeur le suit, et gronde sourdement. Il alerte le demi-ogre d’un danger. Le chien estropié n’a pas perdu son flair. Il pose la truffe au sol et remonte une piste odorante en remuant la queue. Belouis se laisse entraîner à la suite du limier. Peut-être a-t-il retrouvé Kal et Chouinot après tout. La respiration frénétique et les bonds du chasseur indiquent qu’il est en bonne voie. Le chien fait des tours et des détours. Sa proie tente de le semer. Belouis essaye à distance d’anticiper la direction que prend le chien et de repérer un comportement suspect dans la population qui déambule dans la rue. Le manège les amène sous l’enseigne du dragon noir.
- Putain de clébard !
Un sarrasin encapuchonné, qu’il aurait juré ne pas être là la seconde précédente, houspille Rôdeur. Le chien est en arrêt devant sa « prise » et aboie pour ameuter Belouis. C’est un forestier, il devait être caché dans les ombres. Le flair du limier l’en a débusqué. Belouis, inquiet pour son petit compagnon se précipite en traînant sa patte folle. Cette fois-ci, il veut régler son compte à la raclure qui le suit. L’éclaireur lève les mains vides en signe de paix en voyant le visage rouge du demi-ogre.
- Ho la Capitaine ! Du calme !
Belouis reconnaît un des compagnons archers de la forêt de Campacorentin.
- Shadarow ? Tu me suis ?
- Ça oui ! Je ne savais pas que tu avais déjà un garde du corps !
Rôdeur se laisse flatter par le sympathique archer.
- C’est Senso qui me l’a demandé pour rassurer dame Leouan. Aussi un peu pour voir si on ne te chercherait pas à nouveau des crosses.
Belouis retrouve sa quiétude.
- Merci à toi, viens, allons boire une chope. La tisane du lazaret ne me vaut rien.
- Ça ne sera pas de refus.
Senso est absent, mais l’éclaireur met Belouis au courant des dernières découvertes du proxénète.
- Il a échangé le gamin conte une promesse de cesser les âneries et des informations.
- M’assassiner, une ânerie ? Il est tellement sûr de la parole de Dawg qu’il t’a mis à mes basques ?
- Deux précautions valent mieux qu’une. Tu serais mort si Dawg l’avait voulu.
- Bien sûr !
- Je ne sais pas si je devrai te le dire… Senso voudra sûrement te l’annoncer lui-même. Nous savons qui est le commanditaire de Dawg.
- Celui qui les a envoyés aux catacombes de Cardova ?
- Oui et aussi la raison pour laquelle tu respires encore.
- Parle !
Shadarow vide sa chope d’un trait. Il essuie la mousse de sa moustache.
- C’est ta grand-mère qui les a payés.

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Marhalt
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PostSubject: épisode 53   Mon 10 Feb 2014 - 10:20

Belouis pousse la porte de la taverne du crépuscule, l’éclaireur et le chasseur sur les talons. La salle est pleine mais nulle trace de la tavernière. Diomedre la petite sorcière nécrite fait le service. Immédiatement Rôdeur tombe en arrêt. Nécrite crachant et chien grondant se font face le poil hérissé. Belouis s’interpose.
- Ça suffit vous deux !
- Tu ramènes un sien à la maison !
- Ce chien est mon ami !
- Et moi ze suis qui pour toi ? Un ennemi ?
Belouis chope Dio dans ses bras et la serre contre lui toute gigotante.
- Toi tu es ma petite sœur unique et préférée. Tu ne vas pas être jalouse d’un chien ? Borgne et boiteux, n’est-ce pas suffisamment terrible comme destin ?
- Ze vois, tu as pitié de lui ! De moi aussi sûrement !
Belouis repose sa « sœur » et la toise de toute sa hauteur.
- Je ne te savais pas coquette.
Rôdeur renifle Dio avec méfiance. Belouis le rassure d’une caresse.
- Je peux vous laisser seuls sans craindre de catastrophe ?
- Oui tu peux.
Déclame Shadarow derrière le comptoir en train d’essuyer la mousse de sa moustache.
- Des siens et des pique-assiette ! Mamie ne sera pas contente quand elle rentrera.
- Elle est partie faire des courses ?
Dio lui ronchonne.
- Ze ne sais pas.
Elle ne sait pas mentir. Inutile de lui tirer les vers du nez quand elle boude. Belouis grimpe dans sa chambre. Il troque sa défroque de paysan contre ses attributs de soldat. Il enfile son armure rouge seul. Il prend le temps d’ajuster les éléments comme il faut. Quelques mouvements de réglage lui assurent que sa mobilité n’est pas entravée. Il enfile son heaume laissant le ventail relevé. Il toque à la porte de la chambre de sa grand-mère. Aucune réponse. Il ouvre la porte, chose qu’il n’a pas faite depuis l’enfance. Sa grand-mère n’est pas là. Son parfum flotte dans la pièce. Un flot de souvenirs lui revient en mémoire. Sa grand-mère n’est-elle pas comme sa mère après tout ? C’est elle qui l’a élevé. Il n’a connu ni père ni mère. Jamais elle ne lui en parle. Le chagrin de leur perte doit être immense, pour que la douleur lui close la bouche encore aujourd’hui. Voir son enfant partir en premier est une descente aux enfers quand on est parent. Belouis songe au déodande. Est-ce ce qui lui est arrivé aussi ?
Cet esprit torturé se reproche-t-il la perte de son enfant ? En est-il responsable ? Belouis ne voit pas plus grand malheur que d’être responsable de la mort de son enfant. Voilà de quoi rendre fou…
Le bâton de sa grand-mère n’est pas à sa place. En de très rares occasions, il l’a vu s’en servir, jamais en dehors de la taverne. C’est inquiétant. Il faut que Dio parle.
Dans la salle de la taverne, Rôdeur suit la petite sorcière comme son ombre pendant qu’elle sert les clients. Furieux, Belouis comprend instantanément.
- Tu l’as charmé !
La colère du maître d’arme fait se rabattre son ventail. Le claquement sec condamne impitoyablement Diomedre. La sorcière a usé de son pouvoir pour amadouer le chien. Il est sous son emprise et lui obéi comme un bon petit toutou. Dans son enfance Dio était déjà une sorcière très douée, trop. Contrôlant mal son pouvoir, elle a tué le chaton de Belouis. Cela reste une blessure entre eux. Dio sait qu’elle a été trop loin. Elle libère Rôdeur.
- Scuse moi ! C’était pour mieux le connaître !
Le chien semble perdu, il détale la queue entre les jambes. Belouis relève son ventail, le visage aussi rouge que son heaume. La peste soit des magiciennes. Dio se tord les mains en regardant le sol. Les clients ricanent. Belouis serre les poings et se contient. Il se réfugie dans la cour de la taverne. La réserve de petit bois est bien entamée. Il aligne billot sur billot qu’il réduit rageusement pour se calmer. L’effort le couvre de transpiration. Il se débarrasse de son armure. Le petit bois s’empile. Rôdeur, de retour, s’affale dans un coin et le regarde perplexe de son œil unique. Piteuse, Diomedre passe la tête dans l’encoignure de la porte.
- À boire !
Réclame le bûcheron.
La petite ne se fait pas prier. Elle pose un broc de petite bière sur une bille de bois et une écuelle d’eau fraîche devant Rôdeur.
- Scuse moi !
Chouine-t-elle. Belouis avale la moitié du broc.
- C’est lui qui doit te pardonner.
Penaude elle s’approche du chien.
- Pardonne-moi Chasseur.
- Il s’appelle Rôdeur.
- Il dit qu’il s’appelle Chasseur, mais il accepte Rôdeur parce que c’est bien aussi.
Un jappement d’acquiescement ponctue cette déclaration. Belouis ne sait si c’est du lard ou du cochon. Que peut-il y avoir dans cette caboche de nécrite ?
- Tu parles chien maintenant ?
- Je l’ai su quand je l’ai sarmé.
Rôdeur donne un grand coup de langue à Dio et vient s’allonger sur les pieds de Belouis.
- Je crois qu’il t’a pardonné.
- Et toi ?
- Moi aussi.
La petite créature se blottit contre le géant.
- Ze voulais pas faire de mal.
- Je sais.
Shadarow crie depuis le comptoir.
- Tu prends combien pour du vin aux épices ?
Dio détale vers la salle de l’auberge. Belouis la retient.
- Reste ici, nous devons parler.
- On laisse le sapardeur avec la caisse ?
- Où est mamie ?
- Elle est partie il y a deux zours.
- C’est inquiétant qu’elle ne soit pas encore revenue.
- Non, elle ne doit même pas encore être arrivée. Elle est partie au village de pêcheurs demi-ogre.
- Cardiff ?
- Ouiche.
Granmother Bones ne se mêle jamais des affaires du demi-peuple. Elle a envoyé une clique de voleurs et d’assassins roder dans les catacombes de Cardova. Maintenant elle se déplace elle-même.
Qu’est ce qui peut bien inquiéter sa grand-mère à ce point ? Ce n’est pas aujourd’hui qu’il aura des réponses à ses questions. Belouis se lève et entre dans la salle de la taverne. Il affiche l’écriteau de fermeture à la fenêtre et hurle à la cantonade.
- On ferme ! C’est la tournée du patron, videz vos verres et videz les lieux !
La foule d’habitués se désole, mais quitte la place sous la pression du géant.
- Shad, va me réserver une monture au relais de poste s’il te plaît.
- Deux montures, je t’accompagne.
- Moi aussi ze viens !
- Ne traînez pas, je veux essayer de rattraper Mamie.
Belouis ramasse les pièces de son armure dans la cour.

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PostSubject: épisode 54   Tue 11 Feb 2014 - 10:53

L’été et l’automne se sont achevés. Le mauvais temps a mis un terme à la guerre. La blackwatch a regagné ses quartiers d’hiver à Caer Eden. Eden bourg comme on l’appelle aussi. Il faudra attendre le printemps prochain pour tenter de vaincre une fois pour toute l’armée bretonne. Le chevalier Dongal Campbell assiste à la messe en hommage des disparus de la blackwatch. Nombre des anciens ont été promus. L’effectif a beaucoup souffert, mais des jeunes de tout le pays, accourent pour s’enrôler. L’unité a forgé sa réputation de pugnacité. Les quartiers d’hiver résonnent du pas cadencé et des chants martiaux. Les officiers noirs, dont il fait partie maintenant, mènent la vie dure aux recrues. Une vague de conversion a suivi les premières batailles. Les chrétiens sont maintenant majoritaires. Cantiques, bénédictions et fraternité d’arme y sont pour beaucoup. Fortement tenté, Dongal n’a pas encore osé franchir le pas. Ce serait une rupture quasi viscérale avec sa famille. Lui reste-t-il un peu d’espoir de regagner le cœur de son père ?
L’épreuve des combats l’ont transformé. Dongal est presque en paix avec lui-même. Sa colère est tombée. Il n’en veut plus à son père de l’avoir si durement traité. Il n’en veut plus à son demi-frère de sa duplicité supposée. Il n’en veut plus à Custanius de ses leçons de morale. Il a cessé de rejeter la faute sur les autres. Il sait enfin que le seul facteur sur lequel il peut agir, n’est nul autre que lui-même. La défaillance des autres n’excuse jamais la sienne propre. Il faut juste trouver sa place dans la ligne et la tenir. Il rend grâce à la blackwatch de lui avoir enseigné cela.
Pour être totalement en harmonie, il lui reste à affronter Hélène. Lui demander son pardon et accomplir la promesse qu’il a faite à Brendan Dougall. Après la messe il a quartier libre. Il sait que la jeune femme habite une maisonnette dans les faubourgs au nord de la ville. Dans une tenue modeste de la blackwatch, il se décide à y aller. Il se veut le plus simple et repentant possible. Le clinquant de la tenue de parade aurait été déplacé. Hors la ville, la boue du chemin accentue la modestie de sa mise. Pestant, il se décrotte les chausses sur un petit pont de pierre enjambant un ruisseau rapide. Un lurikeen, ou est-ce un leprechaun, bondit sur le tablier du pont. Dongal pose la main sur la garde de son épée. Ce n’est qu’un petit garçon des Highlands. Il doit avoir cinq ou six ans. Il est coiffé d’une vieille casserole percée et brandit une épée de bois ainsi qu’un couvercle de tonnelet en guise de bouclier. Le gamin se campe martialement sur ses deux petites jambes et admoneste Dongal.
- Vous ne passerez pas !
Dongal sourit. La garde d’un pont, est typique des légendes qui courent sur les chevaliers de la table ronde. Même les gamins des Highlands se prennent pour eux. Il se pique au jeu.
- Messire, loin de moi l’idée de franchir ce pont sans vous en demander permission et m’être acquitté du droit de passage.
Le gamin tout autant ravi que surpris d’être pris au sérieux, hésite quelques secondes avant de se gonfler de son importance.
- Sire, un « je vous salue Marie » m’assurera de votre bonne foi et vous ouvrira le passage.
Dongal s’exécute, un genou en terre. Il connait presque tous les cantiques chrétiens. Des fous rires derrière le parapet signalent la présence de deux petites filles qui se moquent du petit garçon avant de détaler. Dongal sourit.
- Sont-ce les dames que vous protégez ?
Le petit garçon hausse les épaules désabusé.
- Ce ne sont pas des dames, juste des … filles. Arielle et Belithiel aiment à se moquer de moi.
- C’est tout à votre honneur de savoir contenance garder.
Le petit garçon rayonne de l’intérêt qu’il suscite.
- Jeune sire, pourriez-vous me renseigner ? Je cherche la maison de dame Hélène. Je souhaite lui rendre visite.
- C’est ma maman que vous voulez voir ?
- Ta maman ?
Le monde fond autour de Dongal. Hélène a un fils… Il est en âge d’être le sien. Le fruit du pêché le plus noir. Pourrait-il être celui d’un autre ? Celui d’Angus ? Il ne sait dire ce qui pourrait être le plus terrible.
- Je suis Gaumont, le fils d’Hélène.
- Qui est votre père jeune Gaumont ?
Dongal tremble d’entendre la réponse.
- Maman dit qu’il est mort.
La gorge de Dongal se serre. Ce n’est pas Angus. Donc c’est forcément lui. Il se tient debout face à son fils. Cela ne fait aucun doute. Elle voudrait qu’il soit mort.
- Mais mon oncle Angus dit que mon père est un grand chevalier qui guerroie. Un jour il reviendra à la maison.
Le cœur de Dongal se brise. Tant de fidélité chez son demi-frère. Tant d’espoir chez ce fils.
- En vérité je crois que ma mère en veut à mon père de préférer son devoir à sa famille.
Tant de haine chez cette femme.
- Vous pleurez sire ?
- Oui je pleure, car c’est une bien triste nouvelle que je viens apporter à ta mère.
Le petit garçon fond en larme. Il lâche épée et bouclier. Le vaillant petit chevalier est redevenu un enfant.
- C’est mon papa ? Il est mort ?
Dongal prend Gaumont dans ses bras, le soulève et le serre très fort. Il est tout près de lui révéler son secret, mais ne s’en sent pas le droit.
- Ton père n’est pas mort. Il n’est pas mort !
- Il va revenir ?
- Un jour il reviendra j’en suis sûr.
Gaumont est quelque peu rassuré.
- Alors quelle est cette triste nouvelle que vous apportez à ma mère ?
Dongal sort de son sporan, la faveur jaune.
- Le jeune homme qui portait ce ruban est mort.
Ce n’est pas un pieu mensonge. Brendan est mort. Tous deux ont porté la faveur. Il n’est plus le gamin qu’il fut. En quelque sorte le gamin qu’il était est mort. Toutes ses bonnes résolutions se sont enfuies. Le choc de la révélation de sa paternité change la donne. Il a besoin de réfléchir, d’assimiler les choses avant d’oser se présenter à nouveau devant elle.
- Le jeune soldat à la faveur jaune est mort ? Vous êtes de la blackwatch ?
- J’en suis, en ma qualité de lieutenant.
- C’est sûr, maman va pleurer.
- Alors, il faudra que tu la consoles, que tu l’aimes très fort.
Gaumont prend ce père qu’il ne connait pas par la main et l’entraîne.
- Venez, je vais vous présenter à maman.
Dongal résiste.
- Je ne peux pas rester. Tu vas devoir accomplir cette mission seul. Le pourras-tu ?
- Vous ne venez pas ?
- Non, je suis appelé ailleurs par mon devoir.
- J’accomplirais cette mission. À vos ordres sire.
Dongal répugne à mentir. Il lâche la main du gamin après lui avoir confié le ruban. Gaumont trottine vers sa chaumière, puis se retourne.
- Mais comment vous appelez-vous ?
Dongal est loin, le visage emplit de larmes.

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PostSubject: épisode 55   Wed 12 Feb 2014 - 11:29

Dans les jours qui suivent, Dongal laisse la routine l’engourdir. Il ne sait quelle décision prendre. Toutes les perspectives sont nouvelles. La raison le pousse à demander sa main à Hélène et régulariser la situation dans l’intérêt de son fils. Jamais elle n’acceptera. Le recevrait-elle seulement ? Le mariage est une affaire de raison. N’est-il pas un bon parti ? Il est l’héritier du clan Campbell ! Et son fils après lui, s’il n’était pas bâtard. Ne sont-ce pas de bonnes raisons pour l’épouser ? Il ne parvient pas à se convaincre lui-même. Il a engendré un fils bâtard, il ne vaut pas mieux que son père. C’est son demi-frère Angus qui s’est occupé de la femme qu’il a bafouée et de son fils. La honte le submerge quand il songe qu’il a haï ce frère. Quand on parle du loup, on en voit la queue. Dongal est officier de garde quand on lui annonce qu’Angus Fitzgerald le demande. La visite ne peut être innocente, si peu de temps après la découverte de sa paternité.
Le premier abord est glacial. Dongal ne s’attendait pas à moins au vu de leurs derniers échanges.
Angus y met les formes. Il vient au nom du clan Campbell réclamer le retour d’une recrue de la blackwatch. Il n’est pas là pour le bien de sa petite personne. Amer, Dongal songe que cela fait plus de six années qu’ils ne l’attendent plus. Les choses vont sans lui. Elles vont bien. Il lui répond plein de morgue.
- Donald Murray ? Il s’est légalement enrôlé. Il a seize ans révolus. Je ne peux rien pour toi.
- Il est métayer chez ton père, fils unique et responsable de sa mère veuve.
Dongal comprend la situation. La mère ne pourra s’occuper de la ferme seule. Elle sera mise dehors, et remplacée par une famille, si son fils ne rentre pas. Il dévisage son frère. Il se prétend mandaté par le clan. Il n’en est rien. Qu’ont à fiche les Campbell de cette famille ? Angus secoure la veuve et l’orphelin comme toujours. S’il ne priait les anciens dieux, il serait paladin. Dongal entraîne son frère sur le champ de manœuvre des recrues. De petites formations apprennent l’ordre serré, et le pas cadencé. Il fait venir le jeune Donald. Aucune explication n’est nécessaire, le jeune se défend immédiatement devant Angus.
- Je veux pas rentrer ! Ma mère c’est pas un fils qu’elle veut ! C’est un valet de ferme !
- Alors tu vas abandonner ta mère ?
- C’est pas ma mère, c’est ma patronne ! Je suis même pas payé en plus !
- Si tu ne rentres pas, elle sera mise dehors. C’est ce que tu veux ?
- Elle n’a qu’a se remarier ! Une veuve avec une ferme, y a plus d’un coquin qui en voudrait ! Au pire, vous pouvez lui trouver une place de servante sire Angus. Je veux être soldat ! Je ne retournerais pas à la ferme.
Dongal vient au secours de son frère.
- Ce n’est pas ainsi que nous voyons les choses à la blackwatch. Tu prétendais lors de ton engagement être libre. Il n’en est rien. Tu es encore engagé auprès de ta mère. Si tu veux rester, il te faudra mettre de l’ordre dans les affaires de ta famille. Trouve un mari à ta mère ou trouve-lui une place de servante. À votre convenance à tous les deux. Tu peux demander de l’aide à sire Angus, mais tu ne peux lui abandonner tes responsabilités.
Les deux frères se dévisagent. Les masques froids tombent.
- Fais ton bagage Donald, tu rentres avec moi. La blackwatch sera toujours là à ton retour.
Le garçon comprend qu’il n’a pas le choix. Il s’incline de mauvaise grâce et tourne les talons.
- Ça vaut pour toi aussi Dongal.
Le lieutenant de la blackwatch, pris à froid, perd de sa superbe.
- C’est une demande officielle ?
- Y a-t-il jamais rien d’officiel ? N’avons-nous pas convaincu ce jeune garçon de faire son devoir ? Il est temps que tu rentres. Ton père, ta mère, t’attendent.
- Il n’y a pas que cette famille-là.
Angus se masse le menton.
- Alors, c’est vrai, tu sais ?
- J’ai vu Gaumont, et je lui ai même parlé.
L’émotion de Dongal est perceptible. C’est la première fois qu’il verbalise devant une autre personne, la connaissance de son fils.
- C’est un petit garçon tout ce qu’il y a de plus charmant.
- Sa mère et son oncle n’y sont pas pour rien je suppose. Comment font-ils pour vivre ? Ma petite allocation, me paraît bien dérisoire pour une mère et son enfant.
- Je les aide, bien sûr, et la grand-mère aussi.
- Ma mère ?
Dongal est interloqué. Il sait qu’elle déteste Angus, l’image vivante de la tromperie de son mari.
- Ta mère est une femme intelligente. C’est à son troisième anniversaire qu’elle a compris qui était ce gamin dont je me suis entiché.
- Et mon père ?
- Il s’en fiche. Ta mère te pardonne tous les méfaits qu’elle condamne chez ton père. En un sens, cela nous a rapproché. Gaumont est innocent des circonstances de sa naissance. Cela vaut pour moi aussi. C’est étrange non ?
- En somme, si je rentre, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ?
- Tu as fait tes preuves, tu es chevalier. Tu peux rentrer la tête haute.
- Mon père accepterait que j’épouse Hélène ?
- Il n’en serait pas charmé. Mais ta mère saura le convaincre.
- Qu’en pense Hélène ?
- Jamais elle ne consentira à cette union. Mais peut-être qu’en lui faisant comprendre l’intérêt qu’elle a à légitimer son fils, elle acceptera. Être la mère du seigneur du clan Campbell, n’est pas une position négligeable.
- Un mariage sur le papier, avec un homme qu’elle déteste. Elle se sacrifierait pour son fils. C’est presque comme si, je continuais à lui imposer ma volonté. Je lui vole sa vie.
- Ce qui est fait est fait. L’enfant est là. Il a ses exigences et ses droits. Vous êtes ses parents, vous ne pouvez pas par égoïsme l’en priver.
- Si c’était si simple. Je ne me sens pas le droit d’abandonner mes frères d’arme. Je le ferais sans regret pour racheter mes fautes. Je doute que mon père ait beaucoup changé, mon retour ne se passera pas sans étincelles et grincements de dents.
- Tu es un homme, tu sauras lui tenir tête.
- Je dois encore réfléchir. J’irais voir Hélène et Gaumont. C’est d’abord envers eux que je me sens le plus de responsabilités.
- Ne te fais pas trop d’illusions. Tu es loin d’être attendu comme le messie.
Les deux hommes s’arrêtent devant la petite chapelle du camp. Comme un fait exprès.
- Il est temps que moi aussi, je mette les affaires de ma famille en ordre. Je suis prêt à faire beaucoup de sacrifices si nécessaire. Mon fils est chrétien ?
- C’est comme cela que l’a élevé Hélène.
Dongal entre dans l’édifice, s’incline devant la croix et se présente devant le père Johannes. Le vieux curé sourit aux deux frères.
- Mon père, j’ai pris ma décision. Je souhaite me convertir et recevoir le baptême.
- Dongal ! Je te croyais encore indécis !
- J’ai eu un signe mon père !
- Un signe ?
- Un fils !
Angus fait une moue désapprobatrice.
- Cela ne plaira pas à ton père.
Dongal hausse les épaules.
- Je ne le fais ni pour lui plaire ni pour lui déplaire. Qu’il mange sa barbe, si ça lui fait plaisir. Je suis chrétien Angus, de toute mon âme.
Dongal s’agenouille devant la croix.

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PostSubject: épisode 56   Thu 13 Feb 2014 - 11:29

Samson est réveillé par le froid. Il cligne des yeux en voyant le nuage de son haleine se former dans l’air. Il enfouit la tête sous l’édredon et se tourne vers Daeia. La magicienne est là, sagement endormie. Sa douce chaleur le rassure. Non, il n’a pas rêvé. L’hiver est torride cette année. Aussi subrepticement qu’un guerrier de sa stature peut le faire, il sort du lit. Ses poils se hérissent sous l’assaut du froid. Ridicule, il sautille jusque l’âtre moribond. De son tisonnier il donne une nouvelle vie aux braises en écartant les cendres chaudes. Il jette quelques morceaux de petit bois et fait rougeoyer le foyer de son souffle puissant. Il tend les mains vers la chaleur. Un feu c’est comme l’amour ça demande de l’entretien. Les flammes font crépiter le bois sec. Enfin il ajoute quelques bûches judicieusement choisies. La face brûlante et le dos transi de froid, il se love dans sa couche, comme un fœtus dans le sein de sa mère. Il enlace sa compagne et se laisse gagner par la torpeur que procure le bonheur. Les yeux clos, il se rappelle ce soir de bataille. Cette victoire. Le profond respect manifesté par les highlanders. Et la peur aussi. Qu’ils étaient heureux ce soir-là d’avoir le couple demi-ogre dans leur camp. La victoire, pour lui avait un goût amer. Un goût de mouton. Les broches parsemaient le camp des vainqueurs . Qu’est devenu ce petit pâtre ? Comme son ombre il avait suivi Daeia toute la soirée. Elle recueillait pour eux toutes les félicitations de la journée. Il ne récoltait que regards furtifs de méfiance. Jusqu’à ce que Custanius son parrain s’incline devant lui en présence du roy Bruce MacMaelchon. Il s’en rappelle comme si c’était hier.
- Son altesse le roy Arthur Pendragon, demande au chevalier noir d’avoir la bonté de restituer la dépouille du chevalier Galehaut de Witrin.
La petite cour, surprise c’était arrêté de parler, guettant la réponse du géant. Même Daeia s’était tournée vers lui. On se rappelait enfin qu’il avait occis le seul chevalier de la table ronde tombé ce jour. Quelques-uns avaient été malmenés, avaient perdu leur monture ou leurs armes, mais aucun n’était resté sur le champ de bataille. Hormis Galehaut de Witrin.
- Le roy reconnaît votre droit à garder son armure et son cheval. Il veut faire emmener sa dépouille pour lui donner sépulture chrétienne. Il est prêt à payer une rançon pour le corps.
Destrier et armure, même abîmée, valent une fortune. La réponse de Samson était demeurée modeste.
- Je ne veux rien, que le roy Arthur fasse enlever le corps, avec la permission du roy Bruce. Qu’il fasse don du cheval et de l’armure au pâtre qui s’est fait dérober son troupeau ce matin. S’il le connait.
Ces mots avaient entraîné des rires mais aussi des mouvements d’humeur, vite noyés dans l’allégresse de la victoire. Qui était-il ce rustaud, ce tueur de chien, pour donner des leçons ? Daeia avait détourné la conversation en demandant à Custanius ce qu’il savait de plus sur les intentions bretonnes. Des choses beaucoup plus sérieuses. Custanius, s’était dérobé aux questions les plus pressantes en s’enrobant dans sa neutralité coutumière. Il ne put masquer une chose. Le « chevalier noir » avait impressionné les chevaliers de la table ronde, malgré sa façon peu orthodoxe de gagner son duel. Plus d’un s’était juré de le défaire en duel, dont le réputé Keu le sénéchal, le tueur de géants.
Lasse Daeia s’était retirée sous sa tente. Il était resté comme une andouille à la porte. Il était fatigué, mais toute la tension nerveuse accumulée de la journée, lui interdisait le sommeil. Elle non plus ne semblait pas sereine. Il l’entendait se tourner et se retourner sans sa couche. Alors il était entré. Il avait jeté bas son armure et ses vêtements non sans maladresse. Elle l’avait regardé faire sans un mot. Totalement absente quand il lui avait fait l’amour. Cette fois-ci il ne s’était pas dérobé. Il était allé jusqu’au bout. Lui déclarant silencieusement qu’il était prêt à lui donner ce qu’elle voulait, un enfant. Ce fut le début d’une lune de miel qui dure encore.
Qu’est ce qui avait changé ce soir-là ? Il ne le sait toujours pas. La confrontation à la mort violente ? L’instinct de survie ? La perpétuation de l’espèce ? L’amour ? Un peu de tout ? Un peu de rien ?
Sa maîtresse est devenue son amante. Pour combien de temps ? Jusqu’à ce qu’elle soit enceinte ? Quand devra-t-il regagner son palier ? Il est incapable de lire les sentiments de la jeune femme. Pourtant leurs rapports ne sont pas exempts de tendresse. Tombe-t-elle le masque, ou le porte-t-elle ?
Daeia se tourne vers lui, l’enlace. Elle est réveillée. Il la couvre de petits baisers, savoure l’instant présent. Pourtant, dans son esprit se forment des questions dont il aimerait connaître les réponses. Il ose en formuler une, priant pour ne pas briser la magie ambiante.
- Nous marierons nous, quand tu seras enceinte ?
Daeia se raidit dans le lit. Elle fronce les sourcils, et semble chercher du regard, un quelconque flacon contenant de l’alcool.
- Tu frappes fort dès le matin !
Elle ne semble pas fâchée, juste surprise.
- Ne serait-ce pas mieux pour l’enfant que ses parents soient mariés ?
- Ne me prenais-tu pas pour une putain il fut un temps ?
Samson s’en défend.
- Je ne t’ai jamais considéré comme telle !
- Vraiment ?
- Tu avoues toi même que nous étions partis d’un mauvais pied !
- C’est vrai !
Elle se serre contre lui. Le calme de sa voix, ses gestes lui montrent que ce n’est qu’une conversation banale entre deux amoureux.
- Je m’étonne juste du changement radical de ta façon de penser.
- Je songe à l’avenir. J’ai grandi sans père. Je ne veux de ça pour notre enfant. Mon père est mort avant ma naissance. Je sais le malheur que ça a engendré pour ma mère. C’est aussi à toi que je pense.
- Je ne me soucie pas des convenances.
- Je le sais, mais d’autres s’en soucieront pour toi, ou pour l’enfant.
- C’est une demande en mariage de convenance ?
Samson est perplexe, sa question, tourne à la demande en mariage. Il aurait dû s’en douter. Comment peut-il rattraper sa maladresse ?
- Je voulais juste connaître ton avis sur la question. Je suis désolé d’avoir mis des arguments de convenance en avant. Il va de soit que ce que j’omets de te dire, est que je suis fou de toi. Je ne veux pas te perdre, alors je veux t’épouser.
- Tu penses qu’une fois enceinte, je te laisserai tomber ?
- Ai-je tort de penser cela ? Tu te fiches des convenances non ?
- Tu es vexant.
Encore une fois, il se sent lourdaud, même si ce sont ses sentiments qu’il exprime.
- Je te demande pardon. Me préférerais-tu hypocrite ?
- Si ça signifie poli et doué de tact, grands dieux oui !
- Je suis au regret de te dire que tu t’es fourvoyée en espérant ces qualités de moi.
- Je m’en rends compte chaque jour !
Devant la mine contrite de son amant, Daeia l’embrasse fougueusement.
- Grâce aux dieux tu es doté d’autres avantages.
Samson fébrile n’en est pas moins inquiet.
- Tu n’as pas répondu à ma question.
Daeia lève les yeux au plafond.
- En fait, si je résume la question, c’est, est-ce que je te laisserai choir quand je serais enceinte ?
Samson gronde.
- Ne joue pas à ce petit jeu douloureux avec moi femme.
- Je suis enceinte depuis deux mois, ballot !
Le manoir de Daeia tremble d’un hurlement de joie sauvage.

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PostSubject: épisode 57   Tue 3 Jun 2014 - 10:37

Samson chemine dans les rues de Caer Eden. L’enceinte de la place forte est trop petite pour accueillir toute la population venue s’y installer. Hors les murs, les constructions vieilles ou récentes se serrent contre les remparts. Le faubourg est appelé Eden bourg, selon les vœux du conseil des marchands. Une certaine rivalité oppose les habitants intra-muros de ceux qui logent en dehors de l’enceinte. Ils ne payent pas les mêmes taxes, ne jouissent pas des mêmes faveurs. Le retour du printemps amène une autre population, venue pour la foire et pour le tournoi. Les prés alentours se couvrent de tentes. Les auberges ne désemplissent pas. Le demi-ogre domine la foule comme un écueil battu par la houle. Il a traversé la cité plusieurs fois de long en large. À chaque fois, son interlocuteur était absent, ou ce n’était pas la bonne personne. Il se promène de l’intendant commis aux festivités au commissaire de la lice, en passant par le prévôt des joutes. Nul n’a l’autorité de l’inscrire au concours de lancer de tronc d’arbre, et nul ne sait vraiment de qui cela peut dépendre.
Rien ne peut entamer sa bonne humeur. Le ventre de Daeia s’arrondit. Il est prêt à pulvériser son record de l’an passé. Quand le roy Bruce MacMaelchon repartira en guerre, il sera à ses côtés. Une chose à la fois, cette fichue inscription d’abord. Ses pas le conduisent devant l’église où s’était réfugiée Hélène. Que de chemin parcouru depuis cette époque. De vagabond il est devenu le « chevalier noir » craint et respecté par le roy Arthur lui-même. Son riche manteau taillé sur mesure a remplacé ses vieilles fripes. De même que sa fière assurance s’est substituée à son humilité. Il est conscient que peu d’hommes peuvent rivaliser avec sa force et son endurance. Ses seuls défauts résident dans une certaine lenteur dans l’action et dans le mouvement. Une voix le hèle dans la foule.
— Sam !
— Dong !
Le demi-ogre donne une bourrade amicale au jeune highlander. Dongal entraîne son ami sur le parvis de l’église pour s’extirper de la foule.
— Tu viens voir ton parrain ?
La question le surprend.
— Non, je cherche quelqu’un mais ce n’est pas lui.
— J’ai rendez-vous avec lui ici. Viens avec moi, je suis sûr qu’il sera content de te voir.
— Je ne fréquente pas ces lieux d’ordinaire.
— La maison de dieu est ouverte à tous.
— Si Custanius t’a donné rendez-vous à toi en particulier ici, c’est qu’il a des choses personnelles à te dire. Je ne serais peut-être pas le bienvenu.
— Et alors ? Ne sais-tu pas tout de moi ?
Samson acquiesce en souriant.
— N’est-ce pas ici que les dévots chrétiens viennent à confesse ?
Une lueur éclaire le regard de Dongal.
— Tu as raison ! J’avoue par ailleurs avoir omis une petite précision à mon sujet.
Dongal pousse le lourd battant de la porte et invite son ami à pénétrer dans l’ombre du sanctuaire. Un peu pataud, le géant entre. Pourtant baptisé, il ne se rappelle pas avoir jamais mis les pieds dans une église. Sa mère non plus, il lui semble. Custanius la connait depuis si longtemps que jamais il ne s’est posé la question de leur rencontre, et encore moins de la religion. Elle n’est pas chrétienne, mais n’est pas non plus une fidèle de Oran et Doula, les dieux de l’équilibre du panthéon Ogre. Son seul souvenir religieux, remonte très loin, à une époque sauvage au cœur de la forêt. Petit il se croyait un ogre, un vrai. Il participait au culte en compagnie de la tribu et des autres ogres dans la forêt de Campacorentin. Le peu de superstition qui demeure en lui, date de cette époque. L’ataman Ogoto est mort, et ils ont été chassés de la tribu. Le calme, la pénombre, l’odeur des bougies, atténuent le souvenir douloureux. Dongal se signe à l’eau d’un bénitier, il s’incline dans la travée, puis la remonte pour s’asseoir sur le premier banc devant l’autel. Samson, le suit sans l’imiter. Il se sent balourd devant les signes de dévotion de son ami. Il se tait, attend qu’il lui adresse la parole. Dongal se recueille quelques minutes puis rompt le silence.
— Le vieux est en retard.
Aucune réponse digne ne vient à Samson. Il n’ose tout simplement pas parler ici. Dongal le dévisage un instant et se lance.
— Les voies du seigneur sont impénétrables. Je sais maintenant qu’il me met à l’épreuve. Il me punit pour ma jeunesse oisive et mes actes ignobles. J’ai travaillé dur toutes ces années pour me racheter.
Samson opine du chef, la gorge toujours nouée.
— J’ai quitté ma famille et me suis constitué une situation seul, sans l’aide de la fortune de mes parents et de leur nom.
Dongal entrelace ses mains et les porte au visage, en une forme de supplication.
— Jamais je n’ai oublié Hélène et le mal que je lui ai fait. Je croyais enfin être prêt à l’affronter et lui demander son pardon. Après la bataille, tu sais. J’étais prêt.
Samson se remémore combien la fin de la bataille était un maelstrom de sentiments divers. La joie, de la victoire, la tristesse de la perte, l’horreur du champ de bataille et de son carnage. Bien des combattants erraient hébétés, en état de choc. Nul homme ne sort indemne de cette première expérience. Il acquiesce silencieusement aux paroles de son ami.
— J’étais prêt !
Dongal dénoue ses mains et redresse la tête. Il se lève, aux aguets. Samson, les sens en alerte imite son ami. Ils se dirigent tous deux vers une abside proche. Elle n’est pas éclairée. Dongal arrache une bougie de son support et la tend devant lui. Le faible halo de lumière dévoile une silhouette sombre recueillie devant une madone. La vierge à l’enfant impose l’immobilité à tous. Chacun y voit ce qu’il veut. Samson imagine la naissance de son fils à venir. Dongal lui prête les traits d’Hélène et de Gaumont. Custanius se rappelle d’une nuit pluvieuse et de la créature des marais qu’il a aidé à franchir la frontière.
— Parrain ?
— Je dois vieillir, je n’arrive plus à vous surprendre.
La cire chaude coule, brûle les doigts de Dongal. Il allume quelques cierges avant de ficher celui qu’il tient au milieu des autres sur le candélabre. Dongal s’agenouille devant la statue peinte.
— Vous saviez ? N’est-ce pas ?
Le moine acquiesce silencieusement.
— Vous saviez que j’étais père.
La mâchoire de Samson chute d’un étage. Lui qui croyait avoir des choses à apprendre à son ami.
— Vous ne m’avez rien dit.
— Je n’en avais pas le droit. J’avais promis à sa mère le secret.
Les phalanges de Dongal craquent.
— Et à mon fils ? Qu’avez vous promis ? De le laisser sans père ?
Le moine se redresse et se tourne vers son voisin.
— Le sale gosse que j’ai connu n’était pas un père ! Qu’est ce que ça aurait changé ? Tu l’aurais épousée ?
Dongal contient sa colère.
— Peut-être que oui ! Peut-être que non ! On ne le saura jamais ! Vous ne m’avez offert aucune chance de le savoir !
Custanius baisse la tête.
— C’est vrai. En un sens je t’ai sacrifié. Des trois à cette époque, tu étais le plus facilement sacrifiable. J’ai pensé à elle. J’ai pensé à lui.
Dongal se lève, s’approche du candélabre, et souffle une à une toutes les bougies. Une odeur de fumée se diffuse dans l’abside. Une larme coule sur la joue du jeune homme.
— Vous avez bien fait.
Dongal s’incline brièvement et tourne les talons. La porte de l’édifice claque, laissant dans l’obscurité le moine et le maître d’arme.

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PostSubject: épisode 58   Fri 13 Jun 2014 - 11:19

Le premier, Samson brise le silence.
— Il ne saura pas ce que vous vouliez lui dire.
Custanius soupire.
— Il le saura, d’une façon ou d’une autre. Je suis content de te voir
— Moi aussi parrain.
— Vous êtes vivants et indemnes tous les deux. Ta mère sera ravie de le savoir. Je pars bientôt, et cela fait partie de mes projets de lui rendre visite.
Un large sourire éclaire la face de Samson. Souvent, il pense à sa mère qui trime dans une taverne. Jusqu’à peu encore, jamais il n’aurait imaginé pouvoir la sortir de sa condition. Yvolaine Bones a toujours été fière et indépendante. Elle n’a jamais été soumise, et ne demande que le fruit de son travail. La vieille dame Brulin est autant une mère, une amie qu’une patronne pour elle. Samson n’oublie pas que jamais à ses côtés il ne s’est senti différent. La taverne du point du jour a été son foyer. Mais maintenant il peut offrir mieux à sa mère.
— Je ne lui ai pas donné beaucoup de nouvelles.
Regrette-t-il. Samson dénoue la bourse de sa ceinture et la confie au prêtre. Custanius la soupèse.
— Elle n’a sans doute jamais eu autant d’argent de toute sa vie.
Samson frotte un briquet d’amadou et rallume un cierge. La faible lumière projette des ombres mouvantes sur leur visage.
— L’argent n’est rien. Dites-lui que les temps difficiles sont finis. Dites-lui que je lui ai trouvé un travail. Une bonne place.
Custanius hausse un sourcil.
— Ta mère est fière, mais elle n’est pas malheureuse. La dame Brulin l’aime beaucoup. Elle se fait vieille et c’est de plus en plus souvent qu’elle se repose sur ta mère pour gérer l’auberge.
Le sourire de Samson est inaltérable.
— Je peux lui offrir toutes les tavernes qu’elle souhaite.
Custanius insiste.
— L’argent ne peut pas tout acheter. Ta mère aime beaucoup la vieille dame. Elle se sent redevable envers la seule personne qui lui ait jamais donné sa chance.
Samson n’en démord pas.
— Qu’elle emmène la vieille si ça lui chante !
— Je te trouve désinvolte avec le destin des gens. Penses-tu à leurs souhaits personnels ?
Samson capte le regard du moine.
— Parrain, j’ai omis un détail d’importance. Ma mère va être grand-mère.
Le sourire éclatant de Samson indique que cette seule déclaration justifie tout. Custanius lui serre la main dans les deux siennes en partageant sa joie.
— Yvolaine va tomber des nues. Je ne crois pas qu’elle ait jamais auguré cet événement.
— Et moi donc !
Les lèvres de Samson se pincent, ses sourcils se froncent. Il regarde son parrain de coin.
— Sa mère et moi ne sommes pas mariés.
Le visage du moine disparaît dans l’ombre de sa coule. Samson, désarçonné, cherche le soutien de la vierge à l’enfant. Le rire de Custanius le rassure.
— Vous ne seriez pas les premiers ni les derniers.
Samson ne retrouve pas son sourire.
— J’ai un peu honte.
— Il ne faut pas. Je suis sûr que sa mère et toi ferez ce qu’il faut pour le bien de cet enfant.
— Je ne pensais pas à cela. C’est à Dongal que je songe. Sa situation me fait comprendre tout le bonheur que j’ai. Depuis un an tout a changé pour moi. C’en est presque indécent.
— Tu n’as pas à te sentir coupable. Tu n’es responsable de rien. Dongal sera très heureux pour toi. J’en suis persuadé.
Samson retrouve son sourire. Custanius poursuit.
— Dongal et Hélène sont assez grands pour songer au bien de leur fils. Je leur fait confiance pour trouver une solution.
— Que la madone vous entende.
— Tu deviens chrétien ?
— Le concept de la mère n’est pas un monopole de l’église parrain ! Doula est la madone du peuple !
— La vie se moque des religions. Je le sais mieux que quiconque.
Custanius lâche la main de Samson.
— Que pense dame Daeia de l’arrivée de ta mère ?
La question le prend au dépourvu. Samson se gratte la tête.
— Je ne lui en ai pas parlé. Ça ne fait pas de doute qu’elle approuve.
— Tu devrais te dépêcher de la mettre au courant. Le peu que je connais de cette personne, me fait penser qu’elle a beaucoup de points communs avec ta mère.
— Oh oui, elles devraient bien s’entendre.
La naïveté du jeune demi-ogre désarme Custanius.
— Je ne partage pas ton optimisme. Elles ont toutes les deux un caractère affirmé. Je prévois de nombreux sujets de friction.
Samson lève les yeux au ciel, incrédule.
— Des frictions ? À quel propos ?
— Toi.
— Moi ?
— L’enfant.
— L’enfant ? Il n’est même pas né !
— Ta femme prendra ombrage de l’intrusion d’une inconnue dans son cercle privé.
— C’est ma mère !
— Ta mère voudra marquer son territoire. Tu es son fils. Elle sera grand-mère. Elle sera belle-mère. Il te faudra répondre aux questions qu’elles te poseront toutes deux.
— Quelles questions ?
— Qui est ta mère ?
— Ben ma mère !
— Qui est ta femme ?
— Ben ma femme !
— Crois-tu qu’elles se satisferont de si peu ? Deux demi-ogresses vivant en marge de la société demi-ogre. Ce n’est pas courant.
— Elles ont cela en commun. Ça devrait les rapprocher.
— Ou pas.
Le silence se fait. Samson imagine mal que les deux femmes de sa vie, sa mère et sa femme, ne puissent s’entendre. Le souvenir de ses débuts avec Daeia lui revient en mémoire. Tout n’a pas été rose, loin s’en faut.
— Elles mettront peut-être du temps à s’apprivoiser…
— Prépare-toi à quelques accrochages. Rien de bien grave, je suis sûr. Juste quelques nuages dans ton ciel bleu. Je te laisse le soin de parler à ta tendre. En ce qui concerne ta mère… Je serais en première ligne. C’est moi qui vais essuyer les premières questions. Que devrais-je lui dire ?
Le profond soupire de Samson manque d’éteindre le cierge.
— Dites-lui que mon bonheur ne sera complet que quand elle sera là. Elle est la seule personne qui manque à mon bonheur.
La lueur vacillante donne vie à la statue de la vierge et l’enfant qui semblent bénir ces paroles.

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Marhalt
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PostSubject: épisode 59   Tue 18 Nov 2014 - 12:30

Daeia achève de préparer la décoction qu’elle fait ingurgiter quotidiennement à Samson. La préparation est simple mais doit être soigneusement dosée. Il en va des armures comme des hommes. Une bonne armure peut-être grandement améliorée avec l’ajout de gemmes magiques. Elle verse la potion dans un gobelet. Elle déambule dans le manoir à la recherche de son amant.
Samson débarrasse une pièce dans l’autre aile. Elle trouve curieux qu’il s’en occupe lui-même. Mais n’est-il pas un ancien garçon de taverne, plus habitué à recevoir des ordres qu’a en donner. Elle tend le gobelet sans un mot. Il l’avale d’un trait, perlant de transpiration.
— Ta nouvelle chambre ? La mienne ne te satisfait plus ?
Le pique-t-elle malicieusement.
Samson ouvre la fenêtre, pour chasser l’odeur de renfermé.
— Non !
Ce laconisme intrigue la magicienne. Samson est d’ordinaire parfaitement lisible pour elle. Elle n’imagine pas qu’il puisse préparer une chambre d’enfant si éloignée de celle de ses parents.
— Il faudra plusieurs années à notre enfant pour qu’il puisse occuper cette chambre.
Samson s’apprêtait à s’asseoir sur le rebord de la fenêtre pour savourer une pause. Il y renonce et dévisage la dame en cherchant ses mots.
— Je ne prépare pas une chambre d’enfant. Ni une chambre pour moi par ailleurs.
— Je l’ai bien compris figure-toi.
— J’ai pensé qu’il fallait une personne pour s’occuper de notre enfant quand nous ne pourrions le faire.
— J’ai déjà beaucoup de personnel. J’envisage d’embaucher une nounou. Moi aussi je pense au bien être de notre enfant. Je ne pense pas qu’il faille une pièce particulière pour cette personne. Le personnel a déjà ses logements en quantité suffisante.
— Je ne prépare pas cette pièce pour du personnel. Je compte y loger ma mère.
Daeia tombe des nues. Samson se dépêche d’argumenter de façon badine, espérant que cette information faisant fonction d’annonce officielle passera sans faire d’éclats.
— J’ai toujours voulu faire venir ma mère. Pour te présenter. Pour vous présenter. Nous avons été fort occupés. Je n’ai pas trouvé le bon moment. Mais je suis sûr que si ça se passe après la naissance du petit, ce sera le mauvais moment.
Le regard que lui lance sa maîtresse n’augure rien de bon.
— Après tout, elle sera sa grand-mère non ? Ta belle-mère !
Samson comprend qu’il a dit un mot de trop. Daeia vire au rouge. Il est désarmé face à une colère qu’il ne comprend pas.
— Est-ce mal que je veuille voire ma mère ? Lui présenter ma femme et mon enfant ?
Daeia semble se calmer. Elle ne quitte pas Samson du regard.
— Ce n’est peut-être pas le bon moment. T’es-tu jamais demandé qui j’étais ?
— Tu es une grande magicienne, la plus admirable des femmes que je connaisse.
— Après maman !
Réplique-t-elle, acerbe. Samson ne comprend pas l’agression.
— Ma mère te ressemble beaucoup ! Fait attention à ne pas dire du mal d’une personne que tu ne connais pas !
— Pourquoi crois-tu que j’ai quitté le demi-peuple ? Que je suis sortie de la boue du marais ?
— Ni l’une ni l’autre, n’êtes des personnes ordinaires.
— Je n’ai pas l’intention de laisser la boue me rattraper. Regarde ce que je suis devenue ! Ce que j’ai fait de toi !
— Ce que tu as fait de moi ?
Samson se sent piqué au vif.
— Serais-tu le chevalier noir, sans ton armure ? Sans ces leçons que je t’ai fait donner ? Sans ma magie ?
Samson connaissait la fierté de la magicienne. Il n’avait pas encore vu la rancœur qu’elle nourrissait envers ses origines, ni sa vanité.
— Je suis la somme de toute mes expériences, bonnes ou mauvaise. Si je ne t’avais pas rencontré, je serais sûrement différent. Mais serais-je moins bon ?
— Je ne veux pas que ta mère vienne.
— Je le souhaite, pour mon bien et pour celui de notre enfant.
— Notre enfant ne manquera de rien.
— Un enfant n’a jamais trop d’amour. Il aura celui de ses parents et celui de sa grand-mère.
— Une grand-mère aimante qui n’a même pas fait baptiser son propre fils !
— T’en plains-tu ? Cela a aussi fait de moi ce que je suis !
— Tu n’as pas idée combien c’est vrai.
— Ma mère viendra, car la guerre va reprendre bientôt. J’y prendrai part ! Quand notre enfant naîtra, je veux une personne de confiance à tes cotés.
Daeia accuse le coup.
— Tu ne seras pas là pour la naissance du bébé ? Tu vas me laisser seule ?
— Ma mère a accouché seule dans le marais ! Je ne m’en porte pas plus mal ! Tu l’as dis, je suis le chevalier noir ! Je ne peux perdre mon temps auprès d’une parturiente ! Quel pantin aurais-tu fabriqué si l’on ne me voyait pas en guerre cet été !
Un grand silence sépare les deux amants. Daeia sait que sa maternité lui fait perdre le contrôle de certaines choses. Elle n’imaginait pas que ça irait plus loin que son absence à la campagne d 'été. Samson découvre comme lui avait suggéré Custanius, que la vie de couple recèle des obstacles inattendus. Il tente un geste d’apaisement.
— Ne t’inquiètes pas, tout se passera bien. Nous gagnerons cette guerre. Tu t’entendras bien avec ma mère. Le bébé sera magnifique comme sa mère !
— Fini de préparer cette chambre. Tu vas en avoir besoin.
Le claquement de porte fait trembler les vitres.

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La trilogie noire 3: La proie du Déodande
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